Photographie de Raju Titus.
"En quoi avais-je mis ma confiance jusqu'alors ? J'avais été inconscient et content, mais quelle était l'essence de cette satisfaction ? Un doute sur la nature de la vie et de la mort me mettait à l'agonie. Je ne pouvais plus dormir ni m'appliquer dans mon travail. Dans des promenades nocturnes au hasard sur la falaise et près du port je ne trouvais pas de soulagement.
La nuit, comme j'errais, je m'effondrai à bout de forces sur une colline surplombant le port, m'assoupissant finalement contre le tronc d'un grand arbre. Je gis là, ni endormi, ni éveillé, jusqu'à l'aube. Je peux encore me rappeler que c'était le matin du 15 mai. Dans un ahurissement, je regardais la lumière grandir sur le port, voyant le lever du soleil et en même temps en quelque sorte, ne le voyant pas. Comme la brise soufflait du bas de la falaise, le brouillard matinal disparut soudain. Juste à ce moment, un héron nocturne apparut, lança un cri aigu et s'envola au loin. Je pus entendre le battement de ses ailes. En un instant tous mes doutes et le brouillard lugubre de mon désordre s'évanouirent. Tout ce que j'avais tenu pour ferme conviction, tout ce qui avait l'habitude de me tranquilliser, était balayé par le vent. Je sentis sortir de ma bouche : "Dans ce monde, il n'y a rien du tout..." Je sentis que je ne comprenais rien. (1)
Je pouvais voir que tous les concepts auxquels j'avais été attaché, l'idée de la vie elle-même, étaient des constructions vides. Mon esprit devint léger et clair. Je dansais, fou de joie. J'entendais les oiseaux gazouiller dans les arbres et je voyais les vagues étinceler au loin dans le soleil levant. Les feuilles dansaient, vertes et miroitantes. Je sentais que c'était vraiment le ciel sur la terre. Tout ce qui m'avait possédé, toutes les angoisses disparurent comme des rêves, des illusions, et quelque chose qu'on pourrait appeler la "vraie nature" se révéla.
Je pense pouvoir dire à coup sûr, qu'à partir de l'expérience de ce matin-là ma vie a complètement changé.
Malgré le changement, je restais au fond un homme moyen et étourdi, et jusqu'à présent je n'ai pas changé. Vu de l'extérieur il n'y pas d'homme plus banal que moi et il n'y a rien eu d'extraordinaire dans ma vie quotidienne. Mais la certitude que je sais du moins cette chose-là n'a pas changé depuis cette époque. J'ai passé trente ans, quarante ans, à vérifier si oui ou non je m'étais trompé, méditant tout au long, mais pas une fois je n'ai trouvé de preuve contraire à ma conviction.
Que cette conviction en elle-même ait une grande valeur ne signifie pas qu'un valeur particulière soit attachée à ma personne. Je reste simplement un homme, juste un vieux corbeau pour ainsi dire. A l'observateur intermittent je peux paraître humble ou arrogant. Je dis toujours aux jeunes gens qui montent à mon verger de ne pas essayer de m'imiter et cela me mets vraiment en colère que quelqu'un ne prenne pas à cœur ce conseil. Je demande plutôt qu'ils vivent simplement dans la nature et s'appliquent à leur travail quotidien. Non, je n'ai rien d'extraordinaire, mais ce que j'ai entrevu est immensément important.
Retour à la Terre
(...) Alors je m'adressai à chacun en ces termes : "De ce côté est l'embarcadère. De l'autre, le Môle. Si vous pensez que que la vie est de ce côté, la mort est de l'autre. Si vous voulez vous débarrasser de l'idée de mort, vous devez aussi vous débarrasser de l'idée que la vie est de ce côté. Vie et mort ne font qu'un."
[Aller reposer lui conseille un ami...] Ainsi je partis. Je serais parti absolument n'importe où si on me l'avait demandé. Je montai dans l'autobus et roulai pendant de nombreux kilomètres en contemplant le dessin en damier des champs et les petits villages le long de la grand-route. A un arrêt, je vis un petit panneau qui indiquait "Utopie". Je descendis du bus et me mis à sa recherche.
Sur la côte, il y avait une petite auberge et en grimpant la falaise, je trouvai une place d'où la vue était magnifique. Je restai à l'auberge, passant les jours à sommeiller dans les hautes herbes donnant sur la mer. Cela a pu durer quelques jours, une semaine ou un mois,mais de toute façon je suis resté là quelque temps. Au fur et à mesure que les jours passaient ma gaité diminuait et je me mis à essayer de déterminer ce qui était arrivé. On pourrai dire que j'étais finalement revenu à moi-même.
J'allai à Tokyo et y restai un moment, passant les journées à marcher dans le parc, arrêtant les gens dans la rue et leur parlant, dormant ici et là. (...)
Je quittai Tokyo, passai par le Kansai (2) et allai dans le sud jusqu'à Kyushu. Je me plaisais, entraîné par le vent d'un endroit à l'autre. J'interpellai beaucoup de gens sur ma conviction que rien n'a de signification ni de valeur, que chaque chose retourne au néant.
Mais c'était trop, ou trop peu, à concevoir pour le monde quotidien. Il n'y avait pas la moindre communication. Je pensais que l'idée d'inutilité était d'un grand bénéfice pour le monde et particulièrement le monde actuel qui se meut si vivement dans la direction opposée. A vrai dire j'errais avec l'intention de répandre la nouvelle dans tout le pays. Le résultat fut que, où que j'allasse, on m'ignorait comme un excentrique. Aussi retournai-je à la ferme de mon père à la campagne.
(1) "Ne rien comprendre" dans ce sens, c'est reconnaître l'insuffisance de la connaissance intellectuelle.
(2) Osaka, Kobe, Kyoto."
In La Révolution d'un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka, 1975, trad. de l'américain Bernadette Prieur Dutheillet de Lamothe, Guy Trédaniel éd., 2005, pp. 37-42.