Madone des ombres, Fra Angelico, 1440-1460, 195 x 273 cm, Museum de San-Marco, Florence (wikimedia).
"Pour échapper aux splendeurs de l'été, l'homme aime de pénétrer dans la pénombre des église romanes où il ne peut d'abord rien distinguer, jusqu'à ce que, issues des masses d'ombres, apparaissent des masses plus claires qui lentement s'en séparent, laissant pressentir des objets aux contours indécis, chacun se présentant à son regard entouré d'une sorte d'aura qui n'est autre que sa part de mystère. Le contemplateur ressent que ce lieu lui permet de se retrouver soi-même. Ainsi l'âme humaine qui a échappé au mirage estival de l'espace, retrouve le sentiment du temps intérieur qu'elle éprouvera dans sa totalité à Noël, et s'achemine aussi vers son propre mystère. Mais ce faisant, entre deux points extrêmes, d'une part celui de la plus grande lumière extérieure et de la plus grande ombre intérieure - la Saint-Jean - d'autre part celui de la plus grande lumière intérieure et de la plus grande ombre extérieure - Noël -, elle rencontre un point d'équilibre où s'unissent, dans une juste proportion de lumière et d'ombre, d'esprit et de matière, la part cosmique de l'homme avec sa part terrestre : la Saint-Michel.
Quand nous examinons sous cet aspect les œuvres d'art, nous découvrons que certains artistes, à l'image traditionnelle de la lutte entre l'Archange et le Dragon, ont substitué les principes opposés : lumière-ténèbres et créé ainsi le plus parfait moyen d'expression de l'âme humaine incarnée dans un corps de matière : le clair-obscur. Tous les peintres se sont servi du contraste entre la lumière et l'obscurité mais nous ne devons pas compter parmi les artistes du clair-obscur ceux qui ont utilisé les oppositions brutales, tels Le Caravage ou Le Gréco, ni même celui qui, créant une source artificielle de lumière - torche ou chandelle - a soustrait aux ténèbres leur part d'angoisse pour la faire pénétrer, pacifiée et amicale, dans le sentiment humain : Georges de la Tour. Dans le clair-obscur le regard passe sans heurt, insensiblement, d'une masse vivante d'ombre à une masse vivante de lumière : nous le définissons donc par : la douceur des passages.
Le clair-obscur n'appartient ni à une époque, ni à une école. Il apparaît au 15e siècle et reste l'apanage de certaines individualités - famille d'esprits à travers le déroulement du temps - qui se sont engagés à résoudre l'énigme de l'âme humaine et révèlent à l'observateur le fruit de leur méditation. Ni la couleur, ni la ligne, moyens d'expression plus anciens, n'avaient rendu la mobilité de la vie de l'âme, ni ses nuances, ni le jeu de l'attraction entre l'esprit et la matière, ni les oscillations entre le spirituel cosmique et le spirituel humain. Dans le passé, la nature des couleurs est ressentie par le peintre à l'origine de toute les périodes d'art. Quand l'artiste passe de la vision par la couleur à la conception par la pensée, apparaît le noir et le blanc. Si nous comparons par exemple l’œuvre de Fra Angelico et l’œuvre du Vinci, nous saisissons ce passage essentiel. Jusqu'au du 15e siècle l'artiste voyait dans chaque plante, dans chaque montagne, dans chaque nuage, des êtres spirituels en activité. Vinci ne les perçoit plus, mais il oriente ses recherches vers le résultat de leur action. Le peintre passe de la vision de l'esprit à la compréhension de l'esprit. Le voyant cède la place au penseur : la méditation a changé de sujet et de sens."
In La Saint-Michel et le fer météorique, "La Saint-Michel, ou l'âme humaine entre l'espace et le temps", Bertin Montifroy, Tome VII, n° 2, Triades, été 1959, pp. 60-61.
La Joconde, Léonard de Vinci, 1503-1505, 76.8 x 53 cm, Musée du Louvre (wikimedia).
"La Joconde exerce une action de présence extraordinaire. Dès l'abord on remarque que son regard suit vos mouvements, vous interroge, vous scrute avec une pointe de subtile malice, pénètre en vous jusqu'à provoquer la gêne de l'indiscrétion, bien que l'on n'y découvre jamais ni dureté ni malveillance, offrant aux faiblesses humaines la compréhensive indulgence de son auteur. Mais elle désire savoir ce que vous êtes avant de se livrer elle-même. Celui qui a supporté ce regard posé sur sa nudité est invité, pour avoir surmonté l'épreuve, à recevoir sa récompense : elle vous aspire dans son mystère."
In La Saint-Michel et le fer météorique, "La Saint-Michel, ou l'âme humaine entre l'espace et le temps", Bertin Montifroy, Tome VII, n° 2, Triades, été 1959, pp. 61-62.
Autoportrait aux deux cercles, Rembrandt, 1665-1669, 114,3 x 94 cm, Kenwood house, Royaume-uni. (wikimedia)
"Il suffit de regarder les "intérieurs hollandais" pour s'apercevoir que les recherches de leurs auteurs ont été orientés en vue de créer des "intimités". Rien ne se prête mieux à cette réalisation que le clair-obscur. Si une école s'inspirant de cette technique avait dû naître, elle se serait épanouie dans les pays du nord. Vinci aurait sans doute pu exprimer son message par un moyen différent : il aurait alors été autre puisqu'il était si divers, mais sans le clair-obscur Rembrandt n'aurait pas été Rembrandt. Il a su tirer de l'ombre des richesses insoupçonnées et de la couleur noire des résonances inconnues jusqu'à lui. Rappelons ces mots essentiels de celui qui a tant admiré Rembrandt, Odilon Redon : "Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n'éveille aucune sensualité. Il est agent de l'esprit bien plus que la belle couleur de la palette ou du prisme. Aussi la bonne estampe sera-t-elle goûtée plutôt en pays grave, où la nature au dehors peu clémente contraint l'homme à se confiner chez soi, dans la culture de sa propre pensée, ainsi que dans les régions du nord, par exemple, et non celles du midi, où le soleil nous extériorise et nous enchante."
Mais à côté du Rembrandt des noirs apparaît celui de la couleur. L'un des aspects grandioses de son œuvre est d'avoir intégré au clair-obscur une couleur aussi somptueuse qu'on pouvait l'imaginer dans un pays du nord, soutenue par une pâte d'une richesse inouïe. Mais cette matérialisation qu'il veut toujours pénétrée d'esprit ne gêne en rien sa profondeur. La chair lourde, épaisse et triste de Bethsabée, la richesse de ses costumes, n'échappe pas au mystère de l'ombre qui conditionne la vie intérieure du personnage. L'ambiance créée par les masses d'ombre et de lumière lui permet d'arracher l'homme aux réalités de chaque jour, au domaine de l'apparence, pour le projeter dans un autre monde et le faire accéder, comme Vinci, au sacré. "On ne peut voir Rembrandt sans croire en Dieu", disait Van Gogh. Rien n'est plus suggestif que ce petit tableau : "L'Ermite lisant" dont la pensée est exprimée non seulement par le clair-obscur, mais encore par cet escalier en spirale au mouvement chargé de pouvoir.
Pas de visages surnaturels, pas d'idéalisation, pas d'appartenance à une tradition, mais des visages de son pays, ceux des êtres qui l'entourent qui, à force de d'être profonds, révèlent leur part de divin. Nul artiste ne fut plus lié à son peuple. Les figures sacrées, telle celle du Christ des "Pèlerins d'Emmaüs", ne cessent d'émouvoir par leur simplicité. Mais le visage le plus souvent interrogé est le sien - il nous a laissé plus de soixante portraits et nous reconnaissons encore Rembrandt dans ce Saint Matthieu aux traits creusés et ravagés par la vie, qui, ayant surmonté sa sensualité, attend en sa sagesse nouvelle, l'inspiration de l'ange - ce jeune Hollandais qui ressemble tant à Titus, le fils de l'artiste - et qui n'est que sa voix intérieure, cet autre soi-même."
In La Saint-Michel et le fer météorique, "La Saint-Michel, ou l'âme humaine entre l'espace et le temps", Bertin Montifroy, Tome VII, n° 2, Triades, été 1959, pp. 66-67.
Tiré de l'exposition "Odilon, la littérature et la musique", musée Krôller Müller, 2018, Otterlo. (krollermuller...odilon-redon)
"La tristesse quand elle est sans cause, est peut-être une ferveur secrète, une sorte d'oraison que l'on dirait, confusément, pour quelque office, "dans l'inconnu"." Odilon Redon, cité dans le n° 2 de Triades.
" "L'expérience du clair-obscur a été réservée, non à ceux qui peignent par instinct, mais aux peintres habitués à la méditation. Les penseurs aiment l'ombre" écrivait Odilon Redon. Sans ce moyen d'expression il manquerait à l'humanité l'un des aspects essentiels du message de l'art, peut-être le plus important de l'époque moderne, égal de ceux des civilisations antérieures. L'homme qui s'est livré à l'univers durant l'été se reprend à la Saint-Michel, l'âme ressent alors ce qui est tombé dans ses profondeurs et qui veut naître. Elle devient active en elle-même pour préparer une nouvelle fête. Rien ne pouvait mieux l'exprimer que la rencontre de la lumière et de l'ombre. La lumière n'a pas à vaincre l'ombre - son aspect complémentaire dans la création - ni à s'y mêler, ce qui donnerait le gris et dans l'âme humaine, la tiédeur, mais elles doivent coexister et même s'opposer car, telles les étoiles qui brillent pour nous seulement la nuit, la lumière s'accentue là où l'obscurité est plus intense. En leur point de rencontre, apparaît l'un des aspects de la beauté.
Par la présence du blanc et du noir, l'artiste crée et rend active dans l'âme humaine, l'image de l'éternel combat supra-sensible entre l'Archange et le Dragon. De plus, il la convie à prendre conscience qu'elle est le lieu d'élection où se rencontrent dans un incessant mouvement : la naissance et la mort, la vie manifestée et la vie non manifestée, l'Espace et le Temps extérieurs avec l'Espace et le Temps intérieurs, ce que Rudolf Steiner a résumé en cette pensée profonde : "Le blanc manifeste l'esprit qui vient briller à travers l'âme, le noir apparaît là où ce qui meurt est absorbé dans l'esprit"."
In La Saint-Michel et le fer météorique, "La Saint-Michel, ou l'âme humaine entre l'espace et le temps", Bertin Montifroy, Tome VII, n° 2, Triades, été 1959, p. 70.
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Marie-Pascale Rémy : mariepascaleremy + youtube.