Photographie extraite de La Bretagne, coll. "Témoins de la vie paysanne", réunis par Jacques Fréal, Garnier, 1981, p. 77.
* "L'individualisme paysan que manifeste la maison rurale et son "décor intime", en dehors des recherches onéreuses de personnalisation, est l'expression du refus de la banalité que pouvait entraîner l'insertion, longtemps irrévocable dans la hiérarchie rigoureuse du monde rural." Ibid, p. 8.
" Non, il n'était pas possible d'entrer dans une maison paysanne comme dans un moulin banal. J'ai toujours été frappé par les précautions que n'importe qui prenait pour mettre les pieds chez mes parents. Les bourgeois eux-mêmes, quand ils n'étaient pas gonflés de leur importance (...) ne manquaient pas d'être intimidés par l'atmosphère du lieu et le comportement des personnages. Ils se rendaient obscurément compte qu'ils entraient en rapport avec des gens d'une certain monde. Le plus difficile étaient de démêler de quel monde il s'agissait. Jamais paysan reçu dans un salon ne fut plus gêné qu'un citadin poli s'aventurant dans une cuisine de ferme. Dans les deux cas, on passait d'un univers à un autre. Il fallait changer de code. C'était malaisé. Alors, le paysan se moquait du citadin qu'il appelait Monsieur Flambard, et l'autre prenait sa revanche en traitant le paysan de plouc (l'homme d'un plou ?). Ils avaient tort tous les deux. Le premier parce que l'homme des villes, n'est pas forcément prétentieux et léger, le second parce que l'homme des champs paraît méfiant, gauche et emprunté alors qu'il rend les honneurs à sa manière.
Or Monsieur Flambart semble l'emporter sur Jacques Bonhomme avec l'assentiment même de ce dernier. Le paysan, de par sa place dans la société, a souffert séculairement d'un complexe d'infériorité. A l'époque moderne, particulièrement, son plus cher désir est une promotion en bourgeoisie. Déjà, quand nos instituteurs, à l'école, nous apprenaient les règles de la politesse française, ils n'avaient pas de meilleurs alliés que les parents bretonnants. Sans doute n'avaient-ils pas tort de croire que c'était pour notre bien. Et cependant, quand je fus mis au lycée de Quimper et confronté au monde bourgeois, ma première impression fut que les gens des villes, avec tout leur argent, et même les gens instruits avec leur grosse tête, se comportaient entre eux plus grossièrement que nous. Je ne sais pas encore si j'ai changé d'avis. Mais le monde a changé depuis.
Je ne suis pas loin de croire que l'essentiel de notre civilisation paysanne s'est affermi dans cette cuisine au sol battu où j'ai reçu ma première éducation que je n'ai jamais reniée."
In Le Savoir-vivre en Bretagne, coll. "Traditions bretonnes", texte Pierre Jakez Hélias, photographies Jos Le Douaré, Jos Le Douaré, 1969, pp. 25 et 27.p. 34 & 36).
Photographie toujours extraite de La Bretagne, coll. "Témoins de la vie paysanne", p. 77.