Les Hommes sauvages par Jean Fouquet dans son "Martyre de Sainte Apolline", Le Livre d'Heures d'Etienne Chevalier, 1452 - vers 1460-61, Musée de Condé, Chantilly.
Très identifié lors du martyre de Sainte Apolline, l'Homme sauvage apparaît sous les traits de 5 personnages au moins, visibles, détachés au premier plan : 2 hommes et 2 femmes en limite antérieure de la scène d'action et de spectacle elle-même, ainsi qu'un autre (3e femme) représenté dans le tableau porté à bout des bras virils.
Leur parties génitales sont pudiquement cachées par des feuillages artistiques ou des écussons.
L'un des hommes portant panneau verse une larme.
Le sauvage par l'animal. Le sauvage par le mal.
Le diable ?
Une proximité physique indéniable existe entre ces Hommes - sauvages et la représentation du diable présente sur une autre enluminure du Livre d'heures d’Étienne Chevalier de Jean Fouquet.
Très humain d'aspect, velu et brun à son tour, ce dernier ne pleure pas mais pointe un doigt vers le psautier contenant la solution rédemptrice que cherche le religieux.
Compatissant et altruiste ?
Saint Bernard, abbé de Clairvaux, Jean Fouquet, Musée Condé, Chantilly.
"Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), le plus illustre des moines de Cîteaux, fut l'un des hommes le plus actifs de son temps, personnage d'une grande sainteté. Il donna à l'abbaye de Clairvaux et à l'ordre cistercien son plus grand rayonnement. Après s'en être pris à Abélard, il attaqua l'hérésie cathare du Midi et tenta sans succès d'organiser une croisade. On le voit ici en train d'enseigner dans la salle capitulaire d'un monastère, en habit blanc et scapulaire noir comme ses auditeurs, médiocrement attentifs (l'un masque son bâillement !). Une assemblée presque humoristique.
Au registre inférieur est illustré un épisode souvent repris dans les livres d'heures du Val de Loire et qui trouve son origine dans la légende qui veut qu'on puisse, au moment de trépasser, apercevoir la Vierge, si l'on récite neuf versets particuliers du psautier. En effet, un jour, le Diable proposa au saint moine de lui révéler ces neuf versets, dont la récitation assidue et quotidienne, permettait d'être sauvé. Puis le démon se rétracta et refusa de les citer. Alors saint Bernard se résolut à réciter chaque jour le psautier en entier.
Ce que voyant, le Diable qui redoutait de voir Bernard acquérir de plus grands avantages encore, jugea préférable de lui révéler les neuf versets sauveurs.
Saint Bernard se retourne vers le Diable (un diable plutôt humain malgré ses oreilles de chien et ses ailes de chauve-souris) pour lui signifier que le psautier - qu'il désigne du doigt - contient la solution rédemptrice, et qu'en somme, il peut se passer de lui !"
In Jean Fouquet, Prince des enlumineurs, Guy Annequin, Crémille, 1989, pp. 74-75.
Une autre enluminure du peintre montre des figures diaboliques plus sinistres et inquiétantes. Plus familières aussi. Le sombre, les ailes, les queues, les griffes animales au tableau, êtres au malheur attachés.
"La Main de Dieu protégeant les fidèles", Jean Fouquet, "Etats-Unis, New-York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975" (chroniques-histoire...notre-dame-de-paris-cinq-enluminures-du-moyen-age).
Avec la réjouissance d'une ville aux allures champêtre (l'île de la Cité de Paris), lumineuse, grandiose de ses monuments (Notre-Dame et la Sainte-Chapelle)...
En toute fin du livre Jean Fouquet, Prince des enlumineurs (page 122) :
"Avec Fouquet, l'art français semblait avoir fait un grand bond, au cœur du XVe siècle. Sa conception et sa vision picturale révolutionnaire font paraître archaïque tous ses prédécesseurs. Avec lui, dit Malraux, le monde cessait d'être une sèche évocation de la réalité pour devenir "le monde de la peinture". Et, ajoute-t-il, "la façon dont Fouquet emploie l'or devrait suffire à nous faire douter qu'il ait été soumis à la réalité... Fouquel peint des scènes qui ressemblent à la réalité, mais il les peint, comme nous les admirons, pour ce qui les en sépare. Là est son génie."
Après, cité dans le texte consacré aux Heures d'Etienne Chevalier, (pages 20-21), André Malraux toujours, sur Jean Fouquet et les Van Eyck : "L'illusion est un moyen, non une fin ; la fin de cette peinture est la création de l'univers illusoire mais irréel qui succède à l'univers sacré... Tout maître entend que sa représentation dépasse l'apparence et accède à ce monde qu'il semble découvrir à tâtons - qu'elle devienne art... Ce monde n'est pas l'imitation de la réalité : c'est le monde de la peinture."