"Le Christ chez Marthe et Marie", 1553, Peter Aersten.
"Le Christ chez Marthe et Marie", 1552, Pieter Aersten.
"Victor Stoichita a pris ce tableau comme emblème de la naissance de l'objet figuratif moderne. C'est une nature morte inversée, un genre qui apparaît vers 1550. On peut la considérer aussi comme un objet théorique, un moment essentiel de l'histoire de l'art où l'on commence à représenter le hors-cadre :
- le tableau est presque entièrement occupé par ce que l'on appelle aujourd'hui une nature morte, mais qui n'existait pas comme genre à l'époque. Il ouvre à gauche sur une scène à figures (qui renvoie à un texte sacré, l'évangile, représenté selon les codes de la peinture italienne) qui est en continuité avec la nature morte.
- la table, grandeur nature, joue le rôle d'un tremplin entre notre monde et la représentation. Elle envahit l'espace du spectateur.
- les objets n'étant pas représentés dans leur intégralité, l'illusion (trompe l’œil) ne joue pas. Ce n'est visiblement que de la peinture. Il est possible que ces objets se réfèrent au texte évangélique (la mauvaise part, celle de Marthe, c'est les objets). La nature morte pourrait alors être analysée comme un commentaire de la scène à figures.
- le premier plan (nature morte profane), dont le style est celui de la peinture flamande, fonctionne comme hors-texte, parergon*, de la scène à figures. Il est en-deça de l'image (hors-cadre)."
Source : https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0705271052.html
Victor Stoichita, L'instauration du tableau (Métapeinture à l'aube des temps modernes), Méridiens Klincksieck, 1993, p. 8.
Autres : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pieter_Aertsen & https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9sus_chez_Marthe_et_Marie_(Aertsen)
et "L'Etal de viande avec la Sainte-Famille faisant l'aumône durant la fuite en Egypte".
* Parergon :
"1. (Jacques) Derrida emprunte le mot "parergon" à Kant dans la Critique de la Faculté de Juger (§14). Pour Kant, les parerga sont des ornements, des parures extérieures et préjudiciables à la belle forme. Que signifie parergon ? On peut le rapprocher du mot œuvre (ergon). C'est un hors d’œuvre, un élément qui se tient au bord de l’œuvre, à côté, un accessoire, un reste, quelque chose d'insolite. Le discours philosophique s'en méfie, car il écarte du sujet principal. Bien qu'il ne soit pas complètement étranger à l’œuvre, il est à la limite, en marge. Il fonctionne comme un cadre, un quadrillage, une sorte de garde-fou (un peu comme la grâce, les miracles ou les mystères de la religion protègent, selon Kant, du fanatisme, de la superstition et de l'illuminisme). Il peut aussi déchoir quand, pure matière sensible, il n'apporte rien à la "forme", pour employer ce mot qui s'inscrit dans l'histoire de l'art, mais dont la thématique du parergon conduit à s'éloigner.
2. Mais pourquoi faut-il un parergon ? Pourquoi ajouter cet en-plus ? Il faut supposer que quelque chose manque. Mais quoi ? Qu'est-ce qui manque à la représentation ? Quel est le défaut, la fragilité dont le cadre protège ?
Autre question. Qu'est-ce qui est essentiel et accessoire dans une œuvre ? On ne le sait pas, ni pour un tableau, ni même pour l’œuvre de Kant, Critique de la Faculté de Juger. Quelle est la chose même ? Où passe la limite ? Où commence le cadre, où finit-il ?"
Un autre de ces parerga est le cartouche. Il inscrit l’œuvre dans une généalogie dont il prétend être le père mais lui même est un simulacre."