"En conclusion, un consensus large émerge aujourd'hui autour de la fonction biologique du chant chez les oiseaux : celui-ci a une fonction à la fois territoriale (expulser les mâles rivaux, en particulier les voisins, du territoire défendu) et sexuelle (attirer une ou plusieurs femelles de sa propre espèce).
Les chœurs matinaux
Nous avons évoqué plus haut le fait que le signal, en l'occurrence acoustique (le chant du merle), pouvait être fortement dégradé lors de son transfert à travers l'environnement. Revenons à présent sur cet aspect, celui de l'influence de l'environnement physique (l'air, la végétation) ou biologique (l'environnement sonore, les récepteurs illégitimes) sur la structure des signaux acoustiques utilisés par les oiseaux. On peut en effet considérer l'environnement de l'animal comme une contrainte à laquelle il doit faire face ; les signaux que les oiseaux utilisent vont donc être adaptés à ces contraintes par le processus de sélection naturelle.
La structure acoustique des signaux de communication chez les passereaux a été largement étudiée sur le plan de leur dénaturation lors de la propagation à travers le milieu ambiant. Les physiciens de l'acoustique ont depuis longtemps décrit les conditions dans lesquelles les sons se détériorent le plus dans l'environnement ambiant. Ainsi il est possible de prédire que dans des milieux ouverts (comme les plaines, les steppes ou les déserts), la propagation des sons sont portés par des fréquences situées à des valeurs moyennes, aux alentours de 1000 à 4000 hertz (un son est grave en dessous de 1000 hertz, et aigu au-delà de 5000). Dans les milieux fermés (comme les forêts), où la réverbération de l'onde sonore est potentiellement importante, puisque celle-ci a de fortes chances de rencontrer feuilles d'arbres, branches ou troncs, ce sont au contraire les sons de très basses ou très hautes fréquences qui seront les moins détériorés. Or, plusieurs études comparatives des chants de différentes espèces de passereaux dans ces deux types de milieu aux caractéristiques contrastées ont montré qu'effectivement, les passereaux de forêt utilisent de faibles (inférieures à 1000 hertz) fréquences ou fortes (supérieures à 4000 ou à 5000 hertz) fréquences; alors que les espèces de milieux ouverts utilisent des fréquences moyennes. Ces valeurs sont donc tout à fait conformes à celles prédites par la théorie, et suggèrent que les individus optimisent la propagation de leur signal en utilisant la "fenêtre" acoustique (l'espace fréquentiel) dans laquelle la dégradation est minimale. Ainsi, les signaux acoustiques sont adaptés à leur utilisation dans un environnement contraignant.
Poursuivons cette analyse en nous interrogeant maintenant sur la raison pour laquelle les oiseaux chantent préférentiellement à l'aube (c'est pourquoi on l'appelle "chœur matinal"), parfois même pendant la nuit, quelle que soit l'espèce, quel que soit le continent considéré, quel que soit le milieu étudié, qu'il s'agisse d'une roselière, d'une forêt, ou d'une prairie. Il existe au moins quatre hypothèses explicatives, alternatives mais non exclusives, que nous allons brièvement passer en revue. Un premier lot d'hypothèses, justement; considère uniquement les vocalisations sous l'angle de leur propriétés acoustiques : l'aube représente la période où les conditions physiques du milieu sont les moins contraignantes et où elles permettent donc de minimiser la dégradation des signaux, en l'occurrence, ici, des sons. Cela est dû à l'humidité, qui est généralement plus élevée à l'aube qu'en journée. Or, nous savons que la propagation des sons est meilleure en conditions d'air humide. Nous savons de plus que le matin, l'air est plus calme, plus stable : peu ou prou de microturbulences dues au réchauffement par le soleil pour venir perturber l'atmosphère. Le son s'y propage donc mieux. Enfin, il n'y a, en général, pas (ou moins) de vent. Des calculs théoriques indiquent que la transmission des sons le matin est améliorée d'un facteur 20 par rapport à la mi-journée, ce qui serait à l'origine, pour des raisons d'efficacité, de la production préférentielle des sons le matin. A cette hypothèse plutôt mécaniste, d'autres auteurs suggèrent que les oiseaux chantent préférentiellement le matin parce qu'ils ont d'autres tâches à accomplir pendant la journée, en particulier se nourrir. Or il est difficile de se nourrir tôt le matin, car la visibilité est mauvaise et les insectes sont peu actifs (beaucoup de passereaux sont insectivores, en particulier au printemps). Ainsi, le chœur matinal proviendrait non pas d'une sélection active des oiseaux pour un chant à l'aube car les conditions y seraient meilleures, mais plutôt d'un choix négatif vers le seul moment de la journée où s'alimenter est peu profitable.
Alternative à cette deuxième hypothèse plutôt fonctionnelle, une troisième, plus originale, repose sur le comportement des femelles réceptrices. On sait en effet que, chez les oiseaux, les femelles sont plus fertiles le matin qu'à n'importe quel autre moment de la journée. D'ailleurs, chez la plupart des passereaux, les femelles pondent tôt le matin (comme les poules !) et c'est précisément juste avant la ponte qu'a lieu la fécondation. Les chant des mâles, tôt le matin, au moment donc de la ponte, leur permettraient ainsi d'éviter les copulations "extra-conjugales" en éloignant les mâles territoriaux voisins. L'existence des copulations extraconjugales était ignorées jusque dans les années 1980. Mais grâce aux progrès de la génétique, il a pu être montré que, chez les passereaux tout particulièrement (y compris le merle), une part significative - de 10 à 80% selon les espèces - de la couvée n'avait pas pour père biologique le mâle du couple, mais un autre mâle (généralement celui du territoire voisin) ! Or, dans le cadre de la théorie de l'évolution, les individus cherchent à maximiser la propagation de leurs gènes, et non ceux des autres. Un mâle a en moyenne 50 % de gènes en commun avec chacun de ses poussins, mais une proportion infime de gènes en commun avec un poussin dont le père est son voisin. Il n'aurait donc aucun intérêt à élever un poussin dont il n'est pas le père, et on s'attend à ce que les mâles de ces espèces aient mis en place des stratégies comportementales afin de minimiser ce risque. Le chœur matinal pourrait en faire partie.
Ici s'arrête l'état de nos connaissances actuelles, car dans le cas du chœur matinal, aucune de ces trois hypothèses concurrentielles n'a encore été validée expérimentalement ou par le biais d'analyses comparatives, d'autant qu'une quatrième hypothèse a tout récemment été proposée. Selon cette hypothèse audacieuse, le chant matinal est vu comme un comportement coûteux, un "handicap". Ainsi, les mâles qui chantent le matin prennent un risque en termes énergétiques, car ils chantent (activité qui demande de l'énergie) avant de s'alimenter. Seuls les mâles en très bonne condition physique peuvent se le permettre et, par leur chant matinal, par exemple plus tôt ou plus soutenu que celui d'autres individus, certains mâles montrent aux femelles qu'ils sont en meilleure condition physique (donc de bonne qualité) en assumant un handicap. Ainsi, la participation au chœur matinal renseigne les femelles dans leurs critères de choix et de sélection de leur partenaire. De nombreuses études expérimentales sont actuellement en cours pour tenter de valider cette dernière hypothèse, et les premiers résultats obtenus chez les mésanges iraient dans son sens. Mais le débat entre les quatre hypothèses n'est pas tranché, d'autant qu'elles ne sont pas exclusives les unes des autres."
In Pourquoi les oiseaux chantent-ils ?, Vincent Bretagnolle, coll. "Les petites pommes du savoir", Le Pommier, 2005, p. 39-47.