"Laissons cela, ces fêlures sociales ces brisures, ces déchirures.
Botzulan, Noël 2016. Marguerite David, quatre-vingt-sept ans, ma mère, voici que je l'ai poussée difficilement jusque dans le fauteuil, que je l'y ai assise et que je demeure près d'elle, sur un petit banc, dans l'âtre, près du feu que j'ai fortement alimenté avec le fagot le plus sec et la bûche la plus considérable.
"Je crois rêver", dit-elle.
Elle est là, pelotonnée, recroquevillée, les cheveux gris émergeant de son châle mauve. Je vois ses paupières fragiles, usées, translucides, se replier sur son grand âge et sur les songes. Elle m'a dit que cette pièce rurale, avec sa haute cheminée, granitique, forge les flammes, harpe des vents, la reportait aux temps et aux lieux de son enfance : le Bréou, le Ker Huella, le Mescoat. Et elle m'a parlé en breton.
"Je crois rêver", dit-elle."
(...)
"Je crois rêver", dit-elle. Et c'est comme si son identité lui était enfin rendue, comme si elle logeait au cœur même de la Bretagne, comme si son propre cœur baignait dans un sang pourpre et neuf."
In Le Cheval couché, Xavier Grall, Calligrammes, 1998, pp. 112-113.