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BERNARD BOISSON, FORÊT PRIMORDIALE

FORÊT PRIMORDIALE / BOISSON

   "Troncs morts dans la forêt primaire de Białowieża." (Wikipedia)

 

  "L'ailleurs :

   L'espace où nous ne pouvons être que passant ou passeur...

   "L'ailleurs" commence quand toute fin meurt dans l'insondable des profondeurs, quand l'infini semble traverser le fini, quand l'indéfini noie l'infini, quand la mémoire se dissout dans l'immémorial, quand tout instant semble suspendu à l'éternité comme une facétie de la gravité, quand le connu semble soudainement rempli de l'inconnaissable, quand notre esprit se sent dépassé par le caractère intelligible du monde, sans trop que nous puissions comprendre, sans trop savoir quelle question va-t-elle bien pouvoir guider notre chemin ; l'ailleurs transparaît quand l'anonyme est plus fort que les lieux, les espèces ou les éléments auxquels nous avons pourtant cru donner un nom... L'ailleurs s'entrevoit comme l'Espace dans l'espace, le Temps dans le temps, le Voyage dans le voyage, la Nuit dans la nuit, la Lumière dans la lumière, l'humain dans l'humain, la forêt dans la forêt... L'ailleurs se perçoit comme la toile de fond qui ranime en nous tout sentiment à l'égard de ce qui nous dépasse... Notamment, tous ces sentiments si spécifiques aux sylves ensauvagées que nous ne retrouvons pratiquement pas dans les exploitations forestières.

   L'ailleurs se désagrège aussitôt qu'on l'habite. Il défile à toutes nos volontés de possession. On ne peut que mourir à toute forme d'attachement pour qu'à l'inverse, il réside en nous. A travers lui, ce semble toujours la dimension suprême de monde qui s'apprête à nous sauver. On ne peut être que de passage dans l'ailleurs. Il ne peut qu'être de passage en nous. L'ailleurs et l'homme ne peuvent cohabiter durablement, ou bien l'un d'eux disparaît ; pourtant ! c'est l'ailleurs qui donne vie à la dimension intérieure de l'homme, sans quoi il ne serait qu'un bipède domestique inféodé aux chimères de notre société. Ne reste sauvage que l'être vivant qui est intérieurement habité par l'ailleurs qu'il le sache ou l'ignore, qu'il soit homme ou qu'il soit autre...

   L'ailleurs est un long espace qui échappe à la théâtralisation du monde par les hommes et leurs médias. Le non-théâtralisé ravive le sens primitif de notre communion avec l'existant anonyme. Le retrouver peut nous surprendre, nous effaroucher comme une dimension du paysage qui n'a plus d'appartenance à nos mesures habituelles. Tout notre balancement se décidera peut-être selon la surprise du premier heurt... L'ailleurs est un paysage tout à la fois d'avant l'humanité et d'après l'humanité, qui ramène tout empire humain sur les règnes minéral et végétal à l'ombre fugace d'un passage noyé dans les siècles et les millions d'années. L'ailleurs est la perspective extra-humaine du paysage.

   Lorsque nous nous immergeons dans un lieu qui nous submerge dans ce sentiment indéfini d'ailleurs, un trouble nous envahit au point que survient cette question : de quel côté de notre vie réside le "rêve" et de quel côté le réel trouve-t-il vraiment existence ?

  Libre à nous de penser que le réel s'impose d'abord dans toutes nos obligations journalières auxquelles notre société nous soumet artificiellement et que notre plongée dans l'état primaire d'une nature est un rêve que nous ne parviendrions pas à maintenir dès le retour dans notre quotidien professionnel, urbain, familial ; ou bien, libre à nous de penser que la civilisation dont nous nous sommes si temporairement extirpés, n'est qu'un rêve collectif fermé sur lui-même, en dérive autiste à l'égard du monde, et que oui ! le Réel est bien dans cette poétique de l'insaisissable que nous respirons à la première effluve sauvage d'un paysage étranger à l'humain.

   Libre à nous !...

   Malheureusement avec cette liberté nous n'avons eu de cesse de surévaluer le réel de nos préoccupations quotidiennes, et par voie de conséquences, de dévaluer ce qui peut nous relier à un réel bien plus fondamental ; un réel notamment perceptible dans cet indicible ailleurs qui survit en quelques contrées sauvages, qui sanctuarisent encore en elles toute l'essence première du monde ; une essence depuis si longtemps dérobée à nos vies !

   La relation de notre société avec l'ailleurs peut libérer notre civilisation de tout anthropomorphisme, tout comme la relation de chaque individu avec l'altérité le pousse à sortir de son propre égocentrisme.

   Quand l'humain suffoque de trop de conditionnement mental, une tension de décompression le pousse vers l'ailleurs. Elle pourrait être le début d'un cycle de prise de conscience entre nature et culture : elle pourrait !... si nous parvenons à échapper à l'auto-engourdissement ! si nous parvenons à ne pas transporter nos conditionnements à notre insu !...

   L'ailleurs sur terre est en danger d'extinction. Dans les sociétés où l'homme a tué l'ailleurs dans ses empires, il n'est plus de vestales, de muses ou d'égéries pour l'inspirer ; seulement à ses côtés une copine avec qui il peut consommer, une exilée amnésique tout comme lui qui répète les mêmes conditionnements que lui ! De même, il y a des mannequins sur les couvertures de magazines comme il y a partout de l'esthétique dépoétisée. Bien avant nos parents, nos grands-parents... nos ancêtres n'avaient sans doute eux aussi jamais considéré qu'en réalité, nous ne sommes beaux que par l'ailleurs qui nous habite... Détruire l'ailleurs dans un paysage, c'est comme si dans les lieux qui subsistaient, il n'était plus de grande Âme au monde ; c'est comme si on sentait l'humain rapidement condamné au rétrécissement de sa propre finitude en dépit de toutes nos illusions de "croissance". Conquérir l'ailleurs, en déflorer toute sa poétique pour n'en faire qu'une simple géographie domestique, c'est manger l'Espace que nous ne pourrons plus jamais respirer. Ne devenons-nous pas dès lors, de plus en plus boulimiques de ce que nous ne parvenons de moins en moins à "respirer" ? N'y a-t-il pas là "maladie" ?

   L'ailleurs sauvé dans la nature sera à la mesure

   de l'intériorité sauvée des peuples."

 

   In Nature primordiale, Des forêts au secours de l'homme, Bernard BOISSON, éditions Apogée, Rennes, 2008, p. 27-29.

  + natureprimordiale.org

 

   vimeo.com/146217152

 

   (L'ailleurs dès que Nature, familiarité autant qu'inconnu... de mon point de vue. De l'intérêt de la forêt primaire et de notre conscience d'en relever, être de Nature aussi que nous sommes.)

 

 

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